A. Musseau (AFJL) : “Il y a une certaine hypocrisie à propos des jeux en ligne”

Mobilité

L’Agence française des jeux d’argent en ligne veut clarifier le cadre juridique du secteur et rendre le marché plus transparent.

L’actualité portant sur le secteur des jeux d’argent en ligne est brûlante. Dans de nombreux pays européens, on signale plusieurs initiatives contradictoires entre une tendance à la libéralisation du marché et une volonté de fermer les portes à de nouveaux entrants qui risqueraient de briser les monopoles d’Etat (voir article du jour).

Dans ce brouhaha, l’Agence française des jeux d’argent en ligne (AFJL) vient d’être constituée. Présentée comme une agence indépendante spécialisée dans la veille et l’analyse du marché du marché des jeux sur Internet, elle représente en l’état actuel un embryon d’organisation pour suivre l’évolution de l’e-gambling en Europe.

L’AFJL part de quelques constats qui reflètent une certaine ambiguité. En France et en Europe, les jeux d’argent sont interdits. Pourtant, un nombre croissant de Français jouent et parient en ligne sur Internet sans aucune protection juridique et médicale (gare au phénomène d’addiction). En l’absence d’une régulation de marché, dans certains pays comme la France, les gains remportés sur le Net et les profits par les opérateurs ne sont nullement taxés. Il devient urgent que les pouvoirs publics, les professionnels et les “personnalités qualifiées” du jeu en ligne établissent un forum pour que ce secteur sorte de son cadre flou juridique. Alexandra Musseau, directrice générale de l’AFJL, répond aux questions de Vnunet.fr. (Interview réalisée le 17 mars 2006)

Vnunet.fr: Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de créer l’AFJL?

Alexandra Musseau: Nous avons un problème en Europe et plus particulièrement en France dans le secteur des jeux en ligne. Il n’y a pas suffisamment d’information qui circule sur ce domaine. Je viens du monde du consulting sur ce thème et j’ai collaboré avec plusieurs opérateurs dans ce sens en Europe. A travers les discussions, jai l’impression que les gens disposent d’une vision un peu médiévale des jeux en ligne : manque de confiance, sentiment d’obscurité…La France a un véritable retard à propos de la vulgarisation d’information sur ce thème. Nous voulons remplir cette lacune avec l’AFJL.

Pourquoi ne pas avoir créé une association loi 1901 plutôt qu’une SARL ? Cette forme juridique aurait peut-être été plus pertinente pour sensibiliser le grand public et les pouvoirs publics…

La forme d’une association ne nous convenait pas. Nous avons une vocation européenne : notre siège est à Bruxelles et nous avons des relais dans d’autres pays comme l’Espagne. De plus, nous offrons une vraie prestation de services de conseils et d’analyses sur le secteur des jeux en ligne. Nous souhaiterions proposer des recommandations aux pouvoirs publics, qui ne peut nier l’existence de deux millions de Français qui jouent sur Internet.

Combien pèse la marché des jeux en ligne? Comment s’organise-t-il en Europe?

Le marché mondial du jeu en ligne représente douze milliards de dollars. Tout reste à structurer sur ce marché en Europe et c’est l’une des grandes erreurs de l’Etat français. Le Royaume-Uni, la Russie et la Suède sont très avancés dans le domaine. Nous ressentons des réticences à ouvrir ce marché. Pourtant, le secteur du jeu en ligne et ses technologies se développent partout en Europe. L’année prochaine, on attend même l’arrivée du mobile gambling. En France, nous arrivons à une période charnière car le groupe Partouche a annoncé son intention d’attaquer le monopole de la Française des Jeux sur Internet.

Allez-vous militer pour la fin du monopole des jeux d’argents détenus par le PMU et la Française des jeux?

Nous n’avons pas directement un intérêt sur cette question car nous ne sommes pas opérateurs de jeux. Mais les monopoles sont-ils aptes à répondre aux questions de la prévention et d’identification des joueurs ? On ne peut pas nier qu’il existe plusieurs opérateurs de jeux en ligne paneuropéens qui font du business en visant le territoire français. Combien de temps l’Etat va-t-il laisser filer cette masse fiscale alors que ces opérateurs sont prêts à accepter les contraintes fiscales si leurs activités sont reconnues? Dans ce cas, les monopoles peuvent-ils tenir longtemps? Autant d’importantes contradictions à soulever.

Le développement du secteur des jeux en ligne passe-t-il donc par la fin du monopole des jeux dargent en France?

C’est le coeur de la situation actuelle d’hypocrisie. Des millions de Français jouent actuellement en ligne et on semble ignorer ce constat. Une des solutions serait que la Commission européenne fixe clairement des règles pour l’ensemble des pays membres de l’Union Européenne.

Vous souhaitez intégrer le comité consultatif “pour la mise en oeuvre de la politique d’encadrement des jeux et du jeu responsable” du ministère du Budget en charge d’encadrer les pratiques de la FDJ. Vous voulez entrer dans le coeur du système…

Nous avons des propositions à faire sur le développement des jeux en ligne, la prévention des populations fragiles et sur la question fiscale également. Nous sommes là pour être une plate-forme de réseaux. Nous avons proposé une rencontre aux membres de la Commission supérieure des jeux du ministère de l’Intérieur.

Le domaine des casinos est considéré comme un domaine sensible de l’Etat. Comment imaginer dans ce cas un signe de libéralisation ?

C’est vrai. Mais l’Etat essaie de garder un maximum la main sur ses prérogatives et de maintenir son monopole sur les jeux d’argent. Il essaie de gagner du temps, jusqu’à ce que la Française des Jeux ou le PMU finisse par perdre une procédure contre un opérateur de jeux. D’ici 2009, je pense que le droit communautaire va évoluer dans le sens de la régulation des jeux en ligne.

L’offensive du groupe casinotier Partouche contre l’Etat français pour faciliter le développement de ses activités de jeux en ligne, c’est un signe positif ?

Il est aberrant que le groupe Partouche, qui possède une licence d’exploitation de casinos physiques, ne puisse pas ouvrir de déclinaisons sur Internet. Le groupe Partouche sait que nous existons mais mais nos activités ne les intéressent pas plus que cela. Nous ne travaillons pas ensemble. Mais, même séparément, nous pouvons apporter beaucoup de choses.

Sur le volet de la transparence des services, on peut émettre des sérieux doutes sur la réelle honnêteté d’exploitants de certains sites de jeux dargent…

On pouvait le penser au début de l’Internet. Ce n’est plus le cas. Les opérateurs sont conscients qu’ils ne doivent pas arnaquer les gens. Ils ont déjà une image suffisamment écornée maintenant ils doivent prouver qu’ils exercent leur métier honnêtement. L’activité d’opérateurs de prises de paris est moins opaque car plusieurs sociétés proposant ce type de prestations sont désormais cotées. Le regard de la bourse évite les dérives. Pour chaque opérateur, il existe une charte de pratique. Le vrai problème, ce sont les joueurs addictifs. Les opérateurs n’en veulent pas. Mais un service de jeu en ligne comme celui de la Française des Jeux n’a jamais fait le moindre effort pour placer une signalétique particulière concernant la prévention du jeu. En revanche, les opérateurs alternatifs de jeux ont été les premiers à mettre en avant le service Adictel dédié à la prévention pour les joueurs dépendants.

Création d’un “Comité scentifique” au sein de l’AFJL
Pour gagner en crédibilité, l’Agence française des jeux d’argent en ligne a constitué un “comité d’orientation” qui comprend quatre membres “qualifiés” en l’état actuel : Eric Bouhana, fondateur d’Adictel (un dispositif indépendant de prévention et d’aide aux joueurs excessifs), Georges Chatillon (enseignant à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne), Thibault Verbiest, avocat aux barreaux de Paris et de Bruxelles spécialisé dans les TIC, jeux et médias (cabinet Ulys) et Didier Dewyn, Président de l’European Betting Association). Ce dernier représentant est plus connu en France comme le gérant de feu MrBookmaker.com, un service de paris sportifs en ligne qui a été racheté en août 2005 par le groupe Unibet. Ce site Internet, qui couvrait les territoires belge et français, est l’une des bêtes noires du PMU, qui voit d’un mauvais oeil l’intrusion de ses services alternatifs qui bafouent son monopole sur les paris hippiques.

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