Coupable, Microsoft devra négocier

Régulations

Rien ne pouvait arriver de pire à Microsoft. La justice américaine donne raison au gouvernement fédéral qui reproche à l’entreprise d’abuser de sa domination sur le marché du logiciel. Habile, le juge cherche à pousser les deux parties à s’asseoir à la table des négociations.

La justice américaine a tranché en faveur du gouvernement. Microsoft a bien abusé de sa position de monopole pour asseoir sa domination et éliminer ses concurrents. Après avoir écouté, de longues semaines durant, les dépositions des témoins cités par Microsoft et par le département américain de la justice, le juge Thomas Penfield Jackson, l’homme qui avait fait emprisonner le maire de New York pour usage de cocaïne, donne raison aux autorités anti trust. Les deux cents pages de son rapport dressent un réquisitoire implacable des dommages créés à l’industrie et aux consommateurs, reconnaissant la totalité de l’argumentaire de l’accusation. Le juge cite abondamment les pressions, menaces et autres pratiques litigieuses que Microsoft a utilisé pour éliminer ses concurrents. L’industrie informatique n’échappe pas à la règle, et les manquements doivent être sanctionnés. Pour Bill Gates, la défaite est sévère, lui qui croyait si peu à cette issue qu’il n’avait pas hésité à poursuivre ses emplettes pour accroitre la puissance de son empire, investissant des milliards de dollars alors que ses avocats se faisaient malmener au tribunal fédéral de Washington.Si Microsoft est coupable, rien ne dit qu’il sera condamné. Le tribunal semble bien en peine de définir les termes d’une condamnation. Il pourrait décider d’éclater Microsoft en plusieurs entreprises, comme c’est arrivé à Standard Oil en 1911 et au géant des télécommunications AT&T en 1984. Le juge peut aussi décider de confier la propriété de Windows à la collectivité, à la manière d’un Linux, contraindre Microsoft à rendre publiques ses recettes de fabrication, ou lui imposer de lourdes sanctions financières.Le calendrier choisi par le juge Jackson laisse entendre qu’il veut pousser Microsoft à négocier. D’ordinaire, les juges américains rendent leurs conclusions et le jugement en même temps. Cette fois, Thomas P. Jackson a préféré ne livrer que le fond de sa pensée, les findings of facts, pour laisser la place à la discussion. Les précédentes tentatives de conciliations avaient échoué, Bill Gates étant sûr de son bon droit. Cette fois, l’éditeur sait que le couperet peut tomber d’un moment à l’autre et on peut penser qu’il sera mieux disposé à faire des concessions.La manoeuvre est habile. Le juge aurait pu humilier l’entreprise et Bill Gates, et rendre publiques ses conclusions en pleine semaine, au risque de provoquer une tempête boursière. Il a préféré attendre un vendredi soir pour frapper, après la fermeture des marchés. Une manière de donner le temps de la réflexion aux deux parties avant la réouverture des marchés, lundi 8 novembre. Microsoft a donc pu profiter du week-end pour reprendre ses esprits et redéfinir sa stratégie. De leur côté, les accusateurs ont eu le loisir de fêter dignement la nouvelle. Ils ne devraient pas changer de cap. Ce qu’ils considèrent être une victoire totale leur donne un avantage considérable dans toute discussion avec les représentants de Bill Gates.Microsoft se retrouve au beau milieu du gué. L’entreprise peut poursuivre le combat juridique au risque d’être confronté à un éclatement en multiples baby-softs au bout de sa route. Un risque que certains conseillers voudront sans doute courir pour jouer la montre, espérant un retournement de tendance à la tête des autorités antimonopolistiques après les élections présidentielles de l’automne 2000. Les représentants de Microsoft ont été très actifs à Washington, menant un intense lobbying auprès des candidats, toutes tendances confondues, pour tenter de démontrer que l’action du gouvernement menace de briser la machine à gagner et à innover de l’Amérique.Reste la solution d’un demi-tour pour revenir à la table des négociations. Bill Gates a laissé entendre, ce week-end, qu’il n’y est pas opposé. Le gouvernement ne l’acceptera qu’à la condition que Microsoft n’annonce des concessions à la hauteur de la défaite. Dernière inconnue, la réaction de la bourse. Introduite il y a quelques jours dans le calcul de l’indice Dow Jones, l’action Microsoft pourrait entraîner l’économie américaine sur des pentes glissantes. L’entreprise, qui semblait solide comme le roc, apparaît aujourd’hui comme un fragile château de cartes qui menace de s’écrouler sous les assauts d’un gouvernement américain. A l’ouverture des cours du Nasdaq, le marché des valeurs high tech, lundi 8 novembre, l’action a chuté de 7% environ, avec un volume d’échanges de plus d’un million d’actions à la minute.Pour en savoir plus: Le dossier d’accusation du gouvernement américainLa défense de Microsoft


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