Interview Denis Jacquet – Ubérisation : « Le partage de la valeur est essentiel »

CloudEmploiEntrepriseGouvernanceJuridiqueLégislationManagementRégulationsStart-up
denis-jacquet-observatoire-numerisation
3 6

Rencontres ROOMn 2016 : Le trublion Denis Jacquet présente l’Observatoire de l’Ubérisation (l’économie qui prend en compte l’effet Uber). Une vision alternative et libérale mais anti-hyper-capitaliste.

Entrepreneur, observateur de l’économie numérique, citoyen impliqué dans la vie politique…Difficile de faire entrer Denis Jacquet dans un profil pré-défini.

A travers l’Observatoire de l’Uberisation, le fondateur d’EduFactory (e-learning) scrute le phénomène « d’uberisation » avec ses opportunités et ses risques à cerner.

Après avoir évoqué ce sujet dans le cadre d’une table ronde sur le Salon des Entrepreneurs de Paris en février, il est intervenu lors de la plénière d’inauguration de la convention ROOMn (marketing, mobilité et sécurité) de Monaco.

Son credo ? Pour endiguer le chômage, il faut accorder davantage de place à « l’activité » qu’à « l’emploi » au sens strict. Ce qui n’est pas sans lien avec les débats houleux actuels autour du projet de loi El Khomri sur la réforme du code du travail.

(Interview réalisée le 9 mars 2016)

ITespresso.fr : Quel est l’objectif de l’Observatoire de l’Uberisation ?

Denis Jacquet : Je l’ai co-fondé avec Grégoire Leclercq [Président de la Fédération des auto-entrepreneurs et Directeur de la Relation Client au sein du groupe EBP, ndlr] en octobre 2015.

En partant d’un constat : le choc du numérique, l’activité versus l’emploi, l’évolution de cette digitalisation sous forme d’uberisation, le fait de casser des modèles existants (et des rentes par certains côtés) risque de mener à des affrontements violents dans le monde, en faisant plus de victimes que de bénéficiaires.

On a créé cet Observatoire pour dégager les tendances qui se dégagent avec un regard sur le monde et des propositions adaptées au marché français. Il s’agit de déterminer sur quels terrains de jeux les acteurs historiques et les nouveaux entrants pourraient s’entendre. On recherche plus des cadres que des législations.

Rafistoler des textes anciens pour une économie nouvelle, cela n’a pas de sens. On le voit avec le transports de personnes entre les taxis, les LOTI et les VTC. Au final, trois législations différentes. C’est débile. Il faudrait faire converger les intérêt dans le sens d’un partage de la valeur pour les chauffeurs.

ITespresso.fr : La dimension d’uberisation est ambigüe. Certains y voient des opportunités et d’autres l’exploitent pour fustiger la précarité de l’emploi. Comment manier ce concept en le tirant vers le haut ?

Denis Jacquet : Il faut poser les bonnes questions : quelle société veut-on demain ? Veut-on se concentrer sur des tranches d’âges en délaissant les autres ? Ou veut-on une société plus inclusive qui donne sa chance à tous pour trouver un job ? Comment faire pour que cette nouvelle économie crée de l’activité en volume sur le long terme ?

En l’état actuel, ce système tout neuf est imparfait : travail intense, manque de protection ou de perspectives…Que doit-on faire pour améliorer ce système ? C’est le rôle de cet Observatoire.

Certaines catégories de population demandent plus de liberté et de flexibilité pour travailler. Mais il faut aussi organiser des systèmes de protection pour la santé par exemple et de solidarité

ITespresso.fr : Avec l’uberisation, n’a-t-on pas tendance à mettre trop le modèle Uber sur un piédestal ? Parce qu’au niveau du partage de valeur avec les chauffeurs, ce n’est pas vraiment une priorité du CEO Travis Kalanick…

Denis Jacquet : Les modèles d’Uber, d’Airbnb ou de Google reposent sur des approches monopolistiques sur fond d’hyper-capitalisation. Tout en narguant les autorités qui infligent des pénalités que les intéressés jugent insignifiantes. Même un libéral comme moi ne peut accepter cela. Il n’y pas de système de partage de valeur. C’est une excroissance du système actuel qui ne marche pas.

L’hyper-capitalisme ne fonctionne plus. Ce n’est pas le sens du progrès comme je l’imagine. C’est peut-être cool d’être dans la boîte mais ça le fait moins si on subit les effets. Il faut tendre vers un système plus collaboratif et participatif.

Certains groupes ont réussi à le faire : 18% du capital d’Essilor sont dans les mains de salariés (qui sont du coup les plus gros actionnaires). La notion d’uberisation a une telle connotation négative que l’on réfléchit à changer le nom de l’observatoire.

ITespresso.fr : Quelle est la place du numérique dans les débats actuels liés au projet de loi El Khomri sur la réforme du Code de travail ?

Denis Jacquet : Zéro. La seule personne ayant évoqué le numérique et l’uberisation, c’est Martine Aubry [frondeuse leader au PS, NDLR]. C’est dommage que ce soit elle qui s’en empare car elle s’en sert comme argument pour enfoncer le clou et pour ne rien changer. Avec un taux de 10% de chômage en France, c’est dommage. La gauche de la gauche assimile l’uberisation et le numérique au grand diable (américain de surcroît).

On n’arrête pas de dire : « Interdire, ça tue. Les dérives, cela se soigne ». Mais il faut accompagner. Le système doit changer car, en l’état actuel, il ne marche pas.

Car la réserve d’emplois se trouve dans la très grande proportion des entreprises de moins de 250 salariés. Les entreprises vivent des caps difficiles.

Elles doivent débaucher parfois pour retrouver du souffle mais c’est pour mieux rebondir. Je l’ai vécu en tant que patron d’EduFactory. Je n’avais qu’une envie : relancer les embauches.

ITespresso.fr : Le statut d’auto-entrepreneur sera-t-il réhaussé avec la prochaine loi ?

Denis Jacquet : Après réflexion au sein de l’Observatoire de l’uberisation, on considère que le fait d’approfondir le statut d’auto-entrepreneuriat n’est peut-être pas une si bonne idée que cela.

Il vaudrait mieux simplifier l’étape d’après face à l’artisan qui a des charges bien établis plutôt que d’élargir le cadre existant qui ne crée pas en l’état actuel assez d’entrepreneurs. On recense deux millions d’entreprises avec un salarié en France : artisan, commerçant, TPE…

C’est à toutes ces petites boîtes auxquelles il faut alléger les charges et simplifier leur vie. Si chacune d’entre elle décide d’embaucher ne serait-ce qu’une personne, en théorie le volume de création d’emplois est important.

ITespresso.fr : En tant qu’acteur de la société civile, vous avez lancé l’initiative Aux Urnes Citoyens lors des dernières élections régionales. Comment comptez-vous prendre position pour la présidentielle ?

Denis Jacquet : Je voulais savoir si les gens de la société civile savait mieux se comportait que la classe politique. Comment coopérer et faire ensemble ? Ce n’est pas une approche évidente au regard des citadelles politiques érigées. En fonction des régions, nous avons obtenu quelques résultats pour faire entrer des représentants de la société civile. Ce n’est pas évident puisque Denis Payre et Jean-Marie Cavada se sont séparés (voir article du Point de juin 2015 à propos du mouvement Nous Citoyens).

On a fédéré des petits mouvements informels avec trois ou quatre acteurs qui ont émergé. Quand cela se passe bien comme en région Rhône-Alpe, on a fait quasiment 2%. Cela paraît ridicule mais, dans une élection comme les régionales, c’est plutôt énorme.

Le prochain boulevard, c’est la présidentielle de 2017. On peut faire un truc massif si tous les égos disparaissent. Mais, à la différence de mes petits camarades, je pense qu’on ne peut pas le faire sans les politiques. Ou plutôt, il faut trouver certaines personnalités politiques « disruptifs ou transgressifs » capables de quitter leur parti , qui viendraient rejoindre notre initiative représentant la société civile et qui seraient capables d’attirer l’attention des médias.

On discute avec deux trois poids lourds de la politique dans ce sens, dont un de gauche et un de droite. L’équipe fondée devra élire un leader pour mener la campagne pour la présidentielle. Pour moi, une équipe qui gagne, c’est une équipe diverse.

L’annonce officielle devrait survenir courant mai.

EduFactory revient en France
Dès son origine,  EduFactory a démarré en 2000 sur le segment de l’e-learning face à une dizaine d’acteurs à l’époque qui ont depuis quasiment disparu. Fin 2001, elle a quitté le marché français. Denis Jacquet est parti au Maroc puis il est revenu en France neuf ans plus tard. Edufactory s’est développé en Tunisie, Maroc, Afrique, Colombie, Philippines, Roumanie, Colombie. « Mais plus rien en France ».
En 2010, la société est revenue progressivement sur le marché français. L’effectif est établi à 25 personnes. « On fait du serious gaming, des MOOC, de la création de contenus sur mesure, on commence la réalité augmentée et la réalité virtuelle et on bêta-teste un outil collaboratif chez nos clients », explique Denis Jacquet qui reprend sa casquette d’entrepreneur. Edufactory travaille à 99% avec des grands comptes (liste disponible sur le site Internet corporate).  « Quand tout était assemblé, l’ensemble réalisait un chiffre d’affaires de trois millions d’euros. J’ai tout revendu sauf la Roumanie, les Etats-Unis et la France », précise notre interlocuteur.
Du coup, le chiffre d’affaires est remodelé. « On devrait passer le cap d’1,5 million d’euros en France en 2016. En 2017, on devrait revenir autour des 3 millions d’euros. Et on vise dix millions en 2020. » Denis Jacquet est également président fondateur de l’association « Parrainer la croissance » pour les entrepreneurs.

Lire la biographie de l´auteur  Masquer la biographie de l´auteur