Interview Didier Soucheyre – Neo Telecoms : “Une quinzaine de data centers d’ici 2015”

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Par le biais de la croissance externe, Neo Telecoms (hébergeur, opérateur, fournisseur de services cloud…) étend ses activités en France. Interview de son président (business, concurrence TDF, marché de la fibre…).

Hits Datacenter, Arcan Networks, extension à Paris…Neo Telecoms accélère le déploiement de centres de données sur le territoire national : six en provinces, trois à Paris au compteur (sans compter la plus récente contribution d’Arkan Networks).

A la fois opérateur de transit IP, fournisseur de services cloud et hébergeur de serveurs Web pour les compte de clients, la société, présidée par Didier Soucheyre, affiche une certaine indépendance et un état d’esprit.

Dans la capitale, Neo Telecoms ouvre “techniquement” dans le courant de l’été un nouvel espace supplémentaire de 700 à 800 mètres carrés en plein coeur de Paris (rue Poissonnière, IIème arrondissement).

“On prend un data center d’un ancien client de Neo Telecoms et on le modernise”, précise notre interlocuteur. L’ouverture officielle de cette nouvelle structure parisienne est prévue à la rentrée.

La société, qui dispose d’un effectif de 70 personnes, affiche un chiffre d’affaires de 30 millions d’euros en 2012 (50 millions escomptés d’ici 5 ans).

(Interview réalisée et updatée courant juin 2013)

ITespresso.fr : Avec le rachat d’Arcan Networks localisé à Metz, dans quelle mesure augmentez-vous vos ressources de capacités data center ?

Didier Soucheyre : Pour l’instant, nous n’augmentons pas significativement nos capacités d’hébergement avec cette opération. Ce qui compte, c’est de trouver un relais une région dynamique : la Lorraine. C’est à deux pas du Luxembourg et cela peut constituer une vraie alternative si on affiche des prix compétitifs.

On ne cache pas qu’on étudie certains dossiers, on regarde les différentes opportunités pour “doubler nos capacités là-bas”.

Le vrai plus comme avec l’opération de Hits Datacenter, c’est qu’il y a une volonté forte et une synergie qui se met en œuvre entre les équipes. La connectivité et les services réseaux qu’on propose répondent aussi à une vraie demande en local.

ITespresso.fr : Juste auparavant, dans le courant du printemps, vous avez pris une participation minoritaire dans Hits Datacenter dans l’ouest de la France…

Didier Soucheyre : C’est une minorité de blocage au dessus-de 30%. Et il est déjà entendu que l’on puisse monter dans le capital au fur et à mesure. C’est le même principe que le rapprochement avec MIT à Montpellier.

Hits Datacenter est implanté sur Nantes avec un data center construit il y a moins de deux ans et des clients locaux que nous récupérons (une vingtaine de clients actifs). Le bâtiment est de la même catégorie en termes de puissance électrique et sécurité que ceux nous construisons à Besançon. Sachant qu’avec Hits Datacenter, nous pourrions ouvrir un deuxième data center sur la Roche-sur-Yon.

L’objectif est d’avoir un maillage progressif du territoire national avec un label “Neo Center” intégrant des spécifications techniques bien précises. Avec les opérations de croissance externe, nous regardons si les sites convoités sont compatibles avec notre cahier des charges.

Pour le client, c’est un gage de confiance : quelle que soit la localisation du data center, il retrouvera le même niveau de service.

Je réitère mon ambition d’aligner entre 12 et 15 datacenters d’ici 2015.

ITespresso.fr : Envisagez-vous une expansion européenne de vos activités ?

Didier Soucheyre : C’est toujours tentant mais on ne peut pas tout faire en même temps. Le projet de couverture national que l’on a initié reste prioritaire. Tout en poursuivant les développements de l’infrastructure (on investit déjà 3 à 4 millions d’euros par an pour étendre notre réseau de fibre optique) et les offres (plateformes cloud, service anti-attaques DDoS).

Si on envisage un jour une expansion européenne,  ce sera probablement sur un modèle “à la Hits” c’est à dire une prise de participation d’un acteur implanté localement sur un marché avec un accès aux infrastructures opérateurs.

ITespresso.fr : Dans quelle mesure développez-vous vos propres offres cloud ?

Didier Soucheyre : Cela fait trois ou quatre ans que nous développons ce type d’offres sous forme d’extension par rapport à notre métier d’opérateur. Nous avons une dizaine de clients dans le cloud. Même si l’on ne fait pas une grande publicité pour ce type d’offre.

En fait, nous avons limité volontairement notre incursion dans le cloud à la dimension Infrastructure-as-a-Service pour le compte de clients comme les éditeurs de logiciels, les intégrateurs et les SSII. C’est à dire des acteurs qui consomment de la ressource pour livrer des services packagés à un client final.

Il est évident que nous souhaitons pas que notre base clients qui nous font confiance pour nos prestations d’opérateur nous considère comme un potentiel concurrent à travers le cloud.

ITespresso.fr : Comment comptez-vous établir des partenariats avec des acteurs du cloud souverain (Numergy, Cloudwatt) ?

Didier Soucheyre : Les discussions sont toujours en cours. Je ne peux pas en dire plus en l’état actuel. Mais, dans leur logique de développement, il existe une dimension d’implémentation locale.

ITespresso.fr : TDF affiche des ambitions de data centers en région exploités pour le compte de clients. C’est un nouveau concurrent pour Neo Telecoms ?

Didier Soucheyre : Clairement. Sur le papier, cela paraît assez comparable. Mais il existe des avantages et des inconvénients respectifs des deux côtés. TDF est une marque connue et elle a une capillarité de sites plus importante par rapport à ce que nous sommes en mesure de proposer. Mais il faut que TDF reconvertisse techniquement les sites locaux. Cela va prendre du temps et demander beaucoup d’argent.

Neo Telecoms est plus petit mais, en étant rentable, nous sommes capables d’assurer les investissements. La situation est différente pour TDF qui a plus d’un milliard et demi d’euros de dettes. C’est plus difficile de progresser dans ses conditions, faute de visibilité sur le marché.

Pour TDF, c’est un nouveau business à expérimenter. Ce groupe avait l’habitude d’exploiter les sites et les infrastructures pour ses propres besoins. Maintenant, il faut qu’il mutualise les ressources et les ouvrir à des clients tiers.

Enfin, dernier point non négligeable, au-delà des activités liées à nos data centers, Neo Telecom est opérateur : nous sommes en mesure de proposer de la connectivité à nos clients à des prix compétitifs. TDF demeure un pur hébergeur et le groupe sera dépendant des opérateurs qui vont s’y raccorder.

ITespresso.fr : Sur le marché des télécoms d’entreprise, percevez-vous un déséquilibre lié à l’influence d’Orange Business Services ?

Didier Soucheyre : C’est une question épineuse. Cela dépasse le marché des services aux entreprises et OBS qui s’appuie sur les infrastructures de son groupe. Le problème est beaucoup plus vaste mais moins médiatisé.

Au regard des typologies d’entreprises que nous visons chez Neo Telecoms, nous ne voyons pratiquement jamais OBS en face.

Après, en regardant les statistiques, on peut constater que, malgré le développement de la concurrence dans les télécoms au cours des dix dernières années, Orange reste de loin l’acteur prédominant sur le secteur. En particulier le segment entreprises.

Il existe une force de frappe et de lobbying. Cela, c’est pour la partie “anti”.

Maintenant, il est vrai qu’une image subsiste dans l’esprit du client final (qu’il soit patron de PME ou simple particulier) : “Orange est l’opérateur national, je suis sûr de ne pas vraiment me tromper.”

Même si le prix est largement supérieur, c’est une espèce d’assurance que l’on prend.

ITespresso.fr : C’est un problème structurel de marché ou un problème de seuil psychologique à passer ?

Didier Soucheyre : Au-delà du problème culturel, il existe aussi un problème d’aménagement territorial. Quand vous sortez des grandes agglomérations, c’est difficile de trouver des opérateurs d’infrastructures. Il existe toute une portion du territoire dans laquelle Orange est incontournable. Inévitablement, sa part de marché sera plus importante.

Cela m’amène à la deuxième partie que j’avais suggérée auparavant : l’opérateur a sclérosé tous les projets de délégations de service public (DSP) dans les zones concernées par l’accord Orange – SFR visant à déployer la fibre optique avant 2015. Cette approche de préemption a tué un paquet de projets DSP qui sont dans l’attente.

Parallèlement, en termes de déploiement de la fibre optique à domicile (FTTH) pour la couverture du territoire, c’est toujours Orange qui est le mieux armé.

Et cette approche va progressivement grignoter voire tuer le modèle de réseau d’initiative public soutenu par les collectivités (des marchés d’infrastructures réseau établis sur 15 ou 20 ans exploités sous forme de DSP qui ont vocation à inciter des fournisseurs de services à proposer leurs offres au niveau local ou régional avec des prix fixés à l’avance).

Lorsque Orange va arriver hors du périmètre des grandes agglomérations en proposant directement la FTTH aux foyers, au petit commerce et aux entreprises, les fournisseurs d’accès Internet qui vivaient du tissu local des TPE-PME seront éliminées. Car la différence de tarifs d’accès (à l’avantage d’Orange) sera évidente.

C’est un aspect dont on entend peu parler avec le comité de pilotage national du très haut débit du gouvernement.

Si cela se concrétise, on reviendra 15 ans en arrière avec un acteur qui écrase tous les autres dans une situation quasi-monopolistique.


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