Xavier Niel – Le livre : dix facettes étonnantes (et pas forcément connues)

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L’ouvrage de deux journalistes « Xavier Niel : la voie du pirate » décortique le parcours atypique du co-fondateur d’Iliad/Free.

Minitel, concurrence et dérèglementation dans les télécoms, Ecole 42, la genèse de la Freebox, la saga Free Mobile…En quatorze chapitres, les deux journalistes Solveig Godeluck (Les Echos) et Emmanuel Paquette (L’Express) retracent le parcours incroyable de Xavier Niel sous l’intitulé : « La voie du pirate ».

ITespresso.fr a survolé l’ouvrage pour en extraire dix points saillants sur la personnalité de Xavier Niel, sa vision du numérique, ses compagnons de route et le business d’Iliad/Free. Entre anecdotes et mouvements de fond.

Xavier Niel: l’étonnante évolution du statut social

Le parcours de Xavier Niel, c’est le reflet d’une ascension sociale extraordinaire. En prenant un raccourci, c’est l’histoire d’un gamin de Créteil issu de la classe ouvrière qui devient milliardaire par son parcours autodidacte. Dès son adolescence, il tombe dans la marmite de l’informatique puis devient bidouilleur, pirate et entrepreneur dans le Minitel dans les années 80 jusqu’au milieu des années 90 avant de basculer dans le business de l’accès Internet.

Parce que l’univers Minitel, c’est d’abord un repaire de « geeks télématiques », de finauds et de filous qui profitent de la manne lucrative de facturation en mode kiosque de France Telecom instauré en 1984 et qui jonglent souvent avec des services chauds comme la messagerie rose.

Des pionniers du Net comme Rafi Haladjian, Marc Simoncini, Henri Maublanc ou Jean-Louis David font leurs armes dans cette sphère 3615. A 19 ans, Xavier Niel créé sa première entreprise, spécialisée dans l’hébergement de sites Minitel à prix cassé. Six ans plus tard, il est déjà millionnaire et « songe à prendre sa retraite », écrivent les auteurs du livre. On a évité le gâchis de talent.

On passera l’épisode du business des sex-shops des années 90 qui le rattrape au début des années 2000. Ce qui lui vaut un séjour en prison, une amende de 250 000 euros au pénal pour trois recels d’abus de biens sociaux, plus 188 667 en civil et deux ans de prison avec sursis. « Mais il est lavé de l’accusation infamante de proxénétisme », souligne les auteurs du livre.

Un dérapage finalement contrôlé à lisser sur un parcours de 17 ans dans les télécoms et de l’Internet sur fond de libéralisation du secteur. Son groupe Iliad-Free pèse désormais 10 milliards d’euros. Il est conscient qu’il a réussi un coup de force en s’imposant aux forceps dans cet univers impitoyable en France.

Il tente maintenant de marquer son empreinte dans le monde : Salt (Suisse), T-Online US (tentative qui a échoué mais qui a montré l’appétit de Xavier Niel), Monaco Telecom, Golan Télécom (Israël). Des extensions réalisées à titre individuel par le biais de son holding NJJ capital. Et maintenant, son paquebot Iliad s’ouvre à l’international avec une première incursion en Italie.

Xavier Niel mène un combat de box pourrait-on dire : il a reçu des coups mais il aime bien aussi en donner pour s’affirmer et assouvir ses ambitions. Son statut de milliardaire change considérablement la donne pour étendre son influence. La politique, c’est pas son truc mais il est bien obligé de s’y frotter. Il faut bien comprendre et fréquenter les arcanes du pouvoir quand on se porte candidat à une quatrième fréquence mobile par exemple.

En revanche, il parvient à diffuser sa vision disruptive à travers des initiatives comme L’Ecole 42 pour l’enseignement ou Kima Ventures et Station F (Halle Freyssinet) qui lui permet de rester en contact de l’écosystème start-up. Il va même au-delà : en s’affranchissant de l’étiquette French Tech, il est un acteur incontournable dans le financement des jeunes pousses.

Cette ascension sociale est à apprécier sous divers angles : entrepreneur télécoms-Internet, investisseur dans les start-up (#GalaxieNiel), influenceur numérique, tycoon (co-propriétaire du Monde, fonds Mediawan) mais aussi gestionnaire dans l’immobilier (voir la remarquable enquête de Challenges sur le sujet).  un angle professionnel et individuel.

L’un des volets les plus frais du livre porte sur la vie privée de Xavier Niel et la relation entretenue avec Delphine Arnault, fille de Bernard Arnauld (groupe LVMH). Un sujet très sensible que les journalistes doivent traiter avec des pincettes dans les médias.

Néanmoins, les auteurs du livre sont parvenus à briser la carapace, considérant que « la directrice générale adjointe de Louis Vuitton est un personnage public et son apparition aux côtés de l’entrepreneur participe au nouveau statut social de Xavier Niel ».

Au regard de son parcours atypique, Xavier Niel est désormais présenté comme le »nouveau capitaine d’industrie à la française ».

Xavier Niel a joué les espions (si, si)

Ca sent bon la Guerre froide. Dans les années 80, Xavier Niel, alors bidouilleur en informatique d’une vingtaine d’années, est recruté par les services de contre-espionnage français (DST) afin de signaler une éventuelle activité des Russes sur les réseaux télécoms français.

A travers cette activité de renseignement, il rencontre Nicolas Sadirac, un physicien de formation également recruté dans le même sens.

Cet ancien directeur de l’école informatique Epitech sera l’un des piliers pour fonder l’Ecole 42 du nom d’un centre novateur d’enseignement alternatif à l’informatique créé à Paris en 2013 (avec une déclinaison californienne qui démarre le mois prochain).

Rani Assaf : « Un moine soldat au service de Free »

Dégroupage, box, fibre, mobile…Cet ancien étudiant à l’école informatique EFREI de Paris est incontournable dans la success-story d’Iliad-Free mais très discret dans les médias.

C’est la pièce maîtresse du réseau tout Internet de Free créé avec le recours privilégié à des logiciels open source, le « sparring partner de Xavier Niel ».

C’est lui qui accepte de relever LE défi : concevoir une box multiplay de zéro (qui deviendra la Freebox) après un voyage en Californie à la fin de l’été 2000. « Et si on faisait nous-même cette box », lâche Xavier Niel, faute d’avoir trouvé une inspiration réelle dans la Silicon Valley.

Même si les industriels explorent cette voie dans les labos d’Alcatel, Sagem, France Telecom, AT&T et les Bell Labs aux Etats-Unis, Free dégainera en premier.

Rani Assaf n’a pas peur du challenge. Il se chargera du volet logiciel (associé à Maxime Bizon). Sébastien Boutruche (EFREI également) l’épaulera pour la partie assemblage hardware. Une première version zéro arrive dès 2001 de manière confidentielle.

Mais une première version grand public arrive l’année suivante avec l’accès Internet. Puis tout s’accélère en décembre 2003. Avec une Freebox en mode triple play (accès Internet, téléphonie fixe, télévision par ADSL). Il faudra attendre 2004 pour qu’Orange sorte sa Livebox.

Rani Assaf se montre exigeant vis-à-vis de ses collaborateurs…et de lui-même. Illustration avec le système d’information de Free Mobile, qui ne résiste pas à la montée en charge rapide de l’activité au démarrage (une mission qui aurait logiquement dû revenir au responsable de l’informatique Antoine Levavasseur, « un vétéran d’Iliad » précisent les auteurs du livre).

C’est assez radical : les six ingénieurs embauchés pour monter le système sont virés. Rani Assaf prend le relais. Ce bosseur invétéré « reconstruit en quatre jours ce que les six ingénieurs ont mis deux ans à bâtir ».

Free Mobile : la provoc’ n’est jamais loin

Lors du démarrage commerciale de Free Mobile (janvier 2012), Free a envoyé un camion publicitaire devant le siège de Bouygues avec cette inscription : « Journée portes ouvertes romanichels ».

Un pied de nez à Martin Bouygues, qui aurait déclaré en 2008, à propos du futur quatrième opérateur : « Je me suis acheté un château [Bouygues Telecom, ndlr], ce n’est pas pour laisser les romanichels venir sur les pelouses. » (reprise d’un extrait d’article issu du Canard Enchaîné en date du 23 juillet 2008).

Le business de Free Mobile est un « ouragan », admettait Stéphane Richard, P-DG d’Orange. Difficile de le contredire  : 5 millions d’abonnés au bout d’un an, 12 millions en 2016. « On n’a jamais vu une conquête d’abonnés aussi rapide dans le monde », selon les auteurs de l’ouvrage.

Xavier Niel – (Martin) Bouygues : plus compliqué que pas facile

A plusieurs étapes du développement d’Iliad, des discussions voire des tentatives de rapprochement sont organisées mais ça ne s’est jamais vraiment concrétisé. Car il y a un gros hic et c’est de notoriété publique.

Les relations entre Xavier Niel et Martin Bouygues sont tendues voire exécrables. Pourtant, ils n’ont jamais cessé de s’observer mutuellement. Entre rivaux, il demeure toujours une forme de respect mutuelle.

Quand leurs intérêts convergent, ils parviennent même à monter une alliance en 2014 pour tenter de s’emparer de SFR. Mais la maison-mère Vivendi préfère se tourner vers Patrick Drahi et Numericable. On connaît la suite.

Dès la fin 2007, Free songe à décliner ses activités dans le mobile (même si Xavier Niel a commencé à évoquer le sujet dès 2004 selon le directeur financier Thomas Reynaud). Martin Bouygues a tenté de dissuader Xavier Niel.

« Lors d’un rendez-vous organisé avenue Hocher à Paris, au siège du groupe, Martin Bouygues, en compagnie de Patrick Le Lay (P-DG de TF1), lui explique « qu’un quatrième opérateur n’est pas souhaitable ».

En avançant des obstacles sur les disponibilités des fréquences sur le spectre hertzien et d’accessibilité à des points hauts pour déployer les antennes…Peine perdue. « Je n’arriverai pas à vous convaincre, allez », le congédie Martin Bouygues dans un soupir exaspéré », relatent les deux journalistes dans leur livre.

Sous le prisme de la diffusion de la télévision par ADSL, Iliad avait pris contact avec TF1 pour évoquer un partenariat voire une alliance capitalistique. Des managers de la filiale audiovisuelle du groupe Bouygues comme Emmanuel Florent (TPS) ou Franck Abihssira (eTF1) ont eu la chance de découvrir les prémices de la Freebox.

« C’était le choc des cultures », évoque ce dernier dans le livre. « Comment allaient-ils réussir à trois ce que les plus grands industriels réalisaient avec des centaines d’ingénieurs ? Cela semblait surréaliste. » Tout en poursuivant : « En fait, je pense que Xavier Niel a eu de la chance. Si TF1 avait investit dans la Freebox, on ne parlerait sans doute pas autant de lui aujourd’hui. »

Sur fond de soubresauts perpétuels entre les parties, Xavier Niel a effectué « une bonne pioche » chez TF1: Maxime Lombardini, ex-top manager du groupe audioviduel, qui a rejoint Iliad en 2007. Un fidèle bras droit de Xavier Niel qui dispose des fonctions de DG du groupe télécoms.

Xavier Niel – Canal Plus : le pirate de décodeur s’est assagi

A l’âge de 17 ans, Xavier Niel commence à se frotter à des boitiers : les décodeurs de Canal+ qu’il parvient à pirater pour ses besoins et pour en faire un business. Rattrapé par la police après une plainte de la chaîne cryptée, le jeune effronté se retrouve ainsi impliqué dans les services de renseignement français.

Avec la création d’Iliad/Free, des relations de business plus conventionnelles pour distribuer les bouquets d’offres télé de Canal+ sont mises en place à partir de novembre 2004, sous la houlette de Bertrand Méheut (ex-Président du directoire) et Rodolphe Belmer (ex-Directeur général). Une relation savamment entretenue au fil des années. A tel point qu’Iliad/Free tirerait un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros par an des contrats de distribution.

On apprend également à travers cet ouvrage que le groupe Iliad/Free a refusé de vendre son service de vidéo à la demande Free Home Cinema (malgré les liens qui unissent Xavier Niel à Jean-David Blanc).

Le co-fondateur d’AlloCiné (et ami de Xavier Niel) veut lancer iCinema, un service VoD multi-opérateurs sur la base de FHC. Mais une telle initiative risque de malmener son partenaire Canal+ avec sa propre plateforme VoD CanalPlay. Le dossier est clos.

Pour entretenir de bonnes relations avec Canal+, Iliad prend en 2011 une option de 20% sur CanalPlay pour une valorisation inférieure à 20 millions d’euros.

Xavier Niel et les RH : c’est raide parfois

En septembre 2008, à peine le rachat bouclé d’Alice (Telecom Italia France) par Iliad-Free, c’est la douche froide pour le personnel de l’opérateur acquis : un quart de l’effectif sera supprimé (soit 320 à 340 personnes). Et les autres devront s’habituer à la différence de culture flagrante : priorité aux économies chez Iliad/Free et management plutôt horizontal.

Même topo en prenant possession de Salt du nom de l’opérateur suisse repris par NJJ Capital (holding d’investissement de Xavier Niel). Michaël Golan (nouveau nom de Michaël Boukobza) joue régulièrement le rôle de cosk killer pour le compte de Xavier Niel.

Là encore, une partie de l’effectif est sabrée rapidement : sur les 1100 employés encore présents avant la reprise par Xavier Niel, il en restait moins de 700 début 2016. Mais Salt a revu son positionnement client : des offres simplifiées, moins chères et les téléphones ne sont plus subventionnés.

L’intéressé lui-même l’avoue : la gestion RH au quotidien ne l’intéresse guère. Il s’en méfie même : » Faire rentrer les ressources humaines chez Free, c’est détruire Free », peut-on lire dans un e-mail de Xavier Niel envoyé à une ancienne DRH du groupe (cité par Politis).

Xavier Niel : les rendez-vous ratés

Dans le parcours de Xavier Niel, on découvre quelques opérations qui sont passés inaperçus alors qu’elles auraient pu avoir des implications significatives en cas de concrétisation.

Dès 2000, des contacts pris avec Sergei Brin, co-fondateur de Google. Ce qui aurait pu aboutir à un partenariat avec l’audacieuse équipe d’Iliad/Free. Mais les « négociations achoppent sur le prix », selon les auteurs du livre.

Dans des deals plus franco-français, en association avec Jacques Veyrat (ex-Neuf Telecom devenu investisseur via le fonds Impala), il avait pris position pour reprendre la SAUR (gestion de l’eau, un dossier qui leur échappe) en 2013 mais aussi la FNAC (distribution de produits culturels, finalement introduite en Bourse) en 2012 ou plus récemment Morpho (filiale de Safran spécialisée dans la biométrie et la sécurité numérique, finalement attribuée à Oberthur).

On apprend également qu’à travers la médiation du banquier Matthieu Pigasse, Xavier Niel a eu des contacts avec des acquéreurs potentiels de Free, dont l’opérateur espagnol Telefonica, puis BskyB. L’opérateur de télévision par satellite présidé par James Murdoch (fils du tycoon Rupert Murdoch) voulait distribuer ses programmes en France via la Freebox.

Kima Ventures : trouver THE pépite

Au profil de start-upper, Jérémie Berrebi s’est beaucoup investi dans le fonds d’amorçage Kima Ventures de Xavier Niel.

Lancé en 2010, cette structure a industrialisé le process de financement des jeunes pousses. En 2015, le fonds a essaimé dans 350 sociétés dans 27 pays en injectant généralement des modiques sommes (100 000 euros dans 100 entreprises).

Mais des bisbilles et des dissensions sont survenues entre Jérémie Berrebi et Xavier Niel dans la gestion des dossiers des prises de participation. Jusqu’au point de rupture.

Jérémie Berrebi crée finalement sa propre société de conseil Magical Capital qui vient soutenir le fonds LetterOne de l’oligarque et milliardaire russe Mikhail Fridman.

Toujours pour le compte de Xavier Niel, Kima Ventures poursuit son développement sous la houlette de Jean de La Rochebrochard qui a signé des deals récents pour financer des start-up comme PayFit, IbanFirst ,Doctrine.fr ou source{d}.

Le fabuleux réseau américain de Xavier Niel

C’est Stéphane Richard, P-DG d’Orange, qui le dit : « Xavier peut ouvrir toutes les portes dans la Silicon Valley ». Avec le recul, on ne peut être qu’impressionné par le carnet d’adresses que s’est constitué le « Directeur général délégué à la stratégie » du groupe Iliad.

L’aura de Xavier Niel dans le numérique a dépassé les frontières de l’Hexagone, au point de susciter l’intérêt des stars du Web de la Silicon Valley aux profils d’entrepreneurs ou d’investisseurs : Sergei Brin, Elon Musk, Mark Zuckerberg (co-fondateur de Facebook) qui vient visiter l’Ecole 42 tout comme Travis Kalanick (Uber), Evan Spiegel (Snapchat) ou Brian Chesky (Airnb), Tony Fadell (co-fondateur de Nest, une start-up dans laquelle Xavier Niel investit), Jack Dorsey (Twitter, Square) vient le voir à Paris…

La déclinaison de L’Ecole 42 en Californie devrait lui permettre de se sentir encore un peu plus proche du centre névralgique des nouvelles technologies. La genèse de la Silicon Nielley ?

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Xavier Niel – La voie du pirate par Solveig GODELUCK et Emmanuel PAQUETTE (Editions First, septembre 2016)

Pour compléter les informations, vous pouvez également lire l’ouvrage tout aussi instructif : « Xavier Niel, l’homme Free » par Gilles Sengès (2012)


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